Vendredi 9 janvier 2009
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Véritable serpent de mer de la société marocaine, l’analphabétisme continue de ramper sourdement parmi nous. Entre abandons scolaires,
absence de structures adaptées et baisse du niveau, ce sont des dizaines de millions d’exclus qui sont livrés à eux-mêmes.
La formule qui consiste à dire que les chiffres parlent d’eux-mêmes ne s’applique pas
vraiment au sujet de l’analphabétisme. Même si les chiffres sont importants, c’est moins de quantité que de qualité dont il s’agit ici. De plus, les enquêtes réalisées en ce domaine sont
relativement pauvres, et l’accès à l’information souvent incertain. Selon le dernier rapport 2008 du CSE (Conseil supérieur de l’enseignement), 400 000 élèves ont abandonné l’école en 2007, dont
plus de la moitié pour le seul cycle primaire, c’est-à-dire qu’il s’agit d’enfants qui sont tout simplement lâchés dans la nature. A ce rythme-là, on ne voit pas trop comment pourrait être réussi
le défi relevé par le Maroc d’éradiquer de façon quasi-totale le phénomène de l’analphabétisme d’ici à 2015. Les premiers à constater les dégâts sont les professeurs, beaucoup en ont gros sur le
cœur. Latifa L’Iraki est bien placée pour parler de ce problème tant son expérience est grande : professeur des lycées, elle a enseigné le français pendant des dizaines d’années ; elle a aussi
occupé le poste d’inspectrice des bibliothèques scolaires de Casablanca, et elle enseigne actuellement à titre de vacataire à la faculté de droit de Casablanca. C’est dire si elle connaît les
ravages de l’illétrisme à tous les niveaux du parcours scolaire. Selon elle, le problème se pose dès la petite enfance, c’est la question du préscolaire qu’il faut poser enfin dans notre pays :
«Le préscolaire n’existe pas au Maroc dans les écoles publiques. La maternelle, lieu d’éveil de l’enfant, est réservée aux écoles privées. C’est déjà là une première sélection». A l’autre bout de
la chaîne, le Baccalauréat ne se porte pas mieux : «On donne le Bac pour libérer des places. Comme il n’y a pas de recrutement de professeurs et que peu de nouveaux établissements scolaires
voient le jour, alors il faut laisser la place à d’autres. C’est une approche purement quantitative». De fait, on encourage la déperdition de ces jeunes et la baisse de niveau est inéluctable.
Témoignage consternant d’Amina Ibn Toumrt, professeur de français : «Dans ma classe de terminale, il y a des élèves qui ne savent pas déchiffrer et qui ne connaissent pas l’alphabet. En terminale
! » Comme le redoublement est devenu limité (sauf dérogation, un élève ne peut redoubler plus de deux fois au cours de sa scolarité), les collèges et lycées publiques font passer les élèves en
classe supérieure avec 8 de moyenne générale et 5 ou 6 de moyenne en français. Résultat : des élèves en terminale qui ne savent pas aligner une seule phrase. Alors certains professeurs se
mobilisent en créant des associations, comme l’association Shahrazade qu’a fondée Latifa L’Iraki. C’est surtout d’illétrisme féminin que s’occupe Latifa L’Iraki : est illettrée une personne qui
sait déchiffrer un mot mais qui est incapable de comprendre le sens d’une phrase en général. Entre illettrisme et analphabétisme, la frontière est souvent ténue : l’abandon scolaire produit une
déperdition intellectuelle et beaucoup d’illettrés retombent dans l’analphabétisme. Sharazade travaille dans un centre de formation pour adultes où elle accueille des femmes de tous âges. En
outre ; les bénévoles de l’association se déplacent dans les écoles et collèges et organisent des ateliers d’écriture. Ce travail se fait parallèlement aux cours. Une enquête réalisée auprès des
élèves a montré que la plupart de ceux qui empruntent des livres sont ceux qui ont été amenés à participer aux ateliers et aux activités des bibliothèques. «Le désintérêt n’est donc pas absolu»
affirme Latifa L’Iraki, la fondatrice de l’association Shahrazade : «Il faut valoriser les jeunes. Nous ne sommes que des médiateurs. L’intérêt et la motivation du jeune doit durer ; même lorsque
celui-ci quitte l’association. Notre approche est qualitative, c’est pour cela que nous ne travaillons pas avec le ministère qui a une vision purement quantitative». Des exemples de réussite,
Latifa en a beucoup à donner : «Certaines femmes qui sont passées par chez nous ont constitué une bibliothèque maintenant. Beaucoup ont retrouvé un intérêt pour les livres ; certaines écrivent
mêmes. Il y a aussi le cas de cette jeune qui est arrivée analphabète chez nous, et qui ensuite a passé le certificat d’études primaires et qui l’a obtenu; c’est vraiment un problème de confiance
en soi».
Autre aspect du problème : celui du manque d’espaces publiques de lecture. Aussi incroyable que cela puisse paraître, toutes les écoles ne sont pas dotées d’une bibliothèque scolaire. Au-delà
même du scolaire, c’est le statut même et le fonctionnement des bibliothèques publiques qui est défaillant. La carence qualitative est certaine, un exemple parmi d’autres : la bibliothèque
publique de la ville de Kénitra oblige toute personne qui désire s’inscrire et emprunter des livres à fournir un certificat de scolarité, alors qu’il s’agit d’une bibliothèque publique ouverte à
tous et non d’une bibliothèque scolaire. Autre carence : les horaires administratifs. Les bibliothèques sont fermées les samedi et dimanche. L’esprit administratif est ici très nuisible car la
bibliothèque est un espace de loisirs, et c’est toute une mentalité (accueil laissant à désirer, manque d’informations…) qu’il faut revoir car il y a une incompréhenssion totale des missions des
bibliothèques ; par exemple, certaines bibliothèques ne possèdent même pas d’espace pour enfants. C’est donc l’image même et la perception de ces lieux de culture qui sont faussées. Difficile
donc de circonscrire précisément ce fléau de l’analphabétisme. Ses manifestations et ses conséquences sociales sont multiples. Une chose est sûre : le respect de soi et la constitution d’une
conscience citoyenne va de pair avec l’éradication de ce phénomène. L’exclu culturel est aussi un exclu politique, il ne faut pas aller chercher très loin le désintérêt des jeunes marocains pour
la politique. Comme le remarque le sociologue Mohamed Bekouchi : «La malingre participation aux élections législatives de 2007 des marocains émane en grande partie du décrochage politique des
handicapés culturels et de leur inconscience collective». ■
34% des Marocains sont illettrés
En comparaison avec les années précédentes, le taux d’alphabétisation semble connaître une amélioration certaine. Il était de 38,5% à fin 2006 contre 43% à fin 2004. Plusieurs intervenants locaux
et internationaux se sont impliqués pour réaliser cette baisse. Les femmes représentent 46,8% d’analphabètes contre 31,4 % d’hommes. Les filles sont toujours les premières à être retirées de
l’école. Mais ce n’est pas seulement une histoire de sexe. C’est aussi et surtout une question de milieu social. La population illettrée est à forte composante rurale. 54,4% contre 27,2% en
milieu urbain. Pour El Habib Nadir, directeur de la lutte contre l’analphabétisme, ces résultats sont encourageants, «la baisse significative du taux d’analphabétisme correspond à un recul de 4,5
points en deux ans, alors que le recul ne dépassait pas un point par an auparavant». Pour les enfants de moins de 15 ans, ils sont près d’un million de non scolarisés dont 65% de filles. «Depuis
1998, près de 350.000 enfants ont bénéficié de programmes d’alphabétisation et près de 35.000 enfants sont retournés à l’école» déclare Hssain Oujour, directeur de l’éducation non formelle.
Pourtant, le taux d’abandon scolaire demeure élevé malgré les efforts consentis. Il a été évalué à 5,7%, ce qui correspond à «250.000 enfants annuellement».
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