Mohamed Hamadi Bekouchi
« De la libéralisation des mœurs à l’identité par l’objet »
Magazine V. H. (Version Homme) du Septembre 2009-09-04
Selon le sociologue, le phénomène qu’il nomme « identité par l’objet » résulte d’un bouleversement des valeurs et d’une absence de projet de vie et d’une frustration tant individuelle que collective. Il y voit aussi un mode de séduction de substitution, dans une société où les relations hommes/femmes sont en pleine mutation.
A quoi attribuez-vous cette culture du paraître qui a envahi les sphères privilégiées de la société marocaine ?
Ce phénomène est dû au vide social et l’absence de communication affective et cognitive produisant une déculturation de la société marocaine qui est fortement bourrée de tensions et de paradoxes. Ainsi, cette situation est renforcée par une individualisation et une insensibilité par rapport au bien être social, « Mon argent est pour moi et Dieu.. », dans une société idéologiquement monolithique et communautariste. D’un côté, on a l’impression qu’on navigue en solo, un hyper individualiste – ce qui est en partie vrai, à cet effet, la pléthore des sites de rencontres libertines et la démultiplication des lieux (cafés, bars, clubs, hôtels,..) sombres et douteux de la drague et de la prostitution l’atteste – ; d’un autre côté, on est sous la coupe du groupe familial et des amis via le contrôle social continu. Incompris, surtout insatisfaits et égarés, ces jeunes gens se lancent dans une relation homme/femme de guerre de sexes bien différente, voire opposée de celle de leurs ainés. Aujourd’hui, avant un mariage ou une relation stable, on a eu cinq, dix, vingt, relations sexuelles et plusieurs partenaires. Or, quand on est le 36ème, le taux d’inflation affective- sexuel est trop élevé, ce qui rend très difficile pour une personne de pouvoir se distinguer de la foule, d’être évaluer à sa juste valeur, d’être l’aimée. Il faut se souvenir qu’il n’y a pas très longtemps encore, dans la culture méditerranéenne, le pouvoir de la gestion sexuelle se traduisait par la présence unique de l'homme, seul chef de famille, père ayant progéniture abondante. Depuis les années 1980, l’homme marocain se trouve sévèrement concurrencé dans les différentes sphères de la société (école, entreprise, médias, les espaces des loisirs...) par la femme, en quête d’autonomie, de relations plus équilibrées et plus franches. Du coup, l’identité masculine va être ébranlée, mettant sa domination de la sexualité en doute et, plus généralement, il va être en grande partie dépossédé de la gestion des espaces publics.
Dans une société de consommation passive, d’asservissement et du jetable, la personnalité est en pleine déconstruction –reconstruction, notamment par la banalisation et la standardisation du sexe qui devient produit. Coûte que coûte, l’affirmation de l’identité par l’objet s’impose comme une étape transitoire et de transmutation puisque pour la très grande majorité des gens, leur inconscient semble n’être qu’eux-mêmes; il ne paraît plus représenter ce qui n’est pas eux, en eux. Certes, chaque fois qu’ils ont beaucoup de bakchich et les privilèges de leur clan leur permettent, les signent extérieurs de richesse apparaissent chez bling bling recherchant, par des actes de cette nature, des facteurs de substitution et/ou de refuge : grandes demeures, grosses bagnoles, vêtements de marques, bijoux et montres de luxe, fréquentant que les endroits VIP et les people en vogue, etc. A ce titre, leur attrait relationnel et toute forme de jouissances ne peuvent être, dans ce cas, que mécaniques, éphémères et basiques. Nul doute, les bling bling vont être noyés dans un cocktail d’obsessions, de souffrance, de névrose d’angoisse et e troubles de changement, poussée davantage à se teindre du clinquant et du paraître.
Le bonheur est dans le plaisir immédiat et l’apparence?
On s’est habitué, à un âge précoce, à vivre à l’instantané et au zapping : Concrètement, « les mères passent toute leur journée à faire mijoter des saveurs et des délices, cependant, une fois le repas est servi ; on bouffe en quelques minutes sans prendre le temps de l’apprécier ». De même, « on ne choisit jamais le programme de télé à regarder, par contre on passe toute la soirée à zapper dans une excitation fantasmagorique ». Sur un autre angle, quand vous demandez à un Marocain d’un certain niveau social ce qu’il va faire de son week-end, il ne vous répondra pas : « je vais aller à un musée avec ma femme, puis nous irons flâner dans des librairies». Il vous dira : « je vais à Ouarzazate », mais il n’aura pas d’idées de projet du voyage, ni d’originalité dans sa démarche ni encore des caprices régionaux au niveau intellectuel et socio culturel,
Pourquoi est-il limité dans ses projets, dans sa manière d’être et de se développer ?
Parce qu’il n’a d’abord jamais été préparé à découvrir les espaces du dehors et l’environnement, à se découvrir, à se connaitre, à se situer dans les espaces et à prendre des initiatives et à imaginer. Par conséquent, il n’est pas armé pour avoir confiance en soi et à ce qu’il advient… Donc, il vit présentement sans vertu à l’instantané. Parce que, quand vous écoutez le discours officiel au Maroc, on parle beaucoup d’un passé glorieux ou alors, d’un avenir en couleurs ; 2014, de 2020, 2030 mais rares sont les décideurs qui évoquent un présent et les préoccupations et les inquiétudes quotidiennes des gens. Donc, quand on avance en âge, les personnes vont avoir de plus en plus de difficultés avec elles-mêmes puisqu’elles ont raté l’affirmation de leur personnalité à l’âge de l’adolescence, loupant le coche une seconde fois 30-35 ans, nul doute, elles vont traîner cette personnalité molle sans culture identitaire jusqu’à 50 ou 55 ans... Et parfois très longtemps après
D’où leur besoin d’être constamment en bande ?
Oui, parce que le groupe, c’est facile, sécurise, la peur du silence et du vide, Quoi qu’il en soit, on préfère la meute des soumis et des dépendants : il faut se positionner en leader du groupe, celui qui sera le plus visible, le plus puissant financièrement… Tout cela révèle une énorme anxiété de se retrouver avec soi, de ne pas avoir confiance en soi. Autrement dit, on n’est pas capable de savoir ce qu’on veut, ce qu’est notre projet de société, notre projet de vie. Or, ces projets, ni l’école, ni notre famille, ni notre société ne nous ont éduqué à les imaginer, à les construire. Dans d’autres sociétés, à titre d’exemple, la scandinave, les enfants partent de la maison à 18 ans et ils y sont préparés. Nous, on ne l’est pas : on est chouchouté par papa et maman pour le manger, l’habiller … C’est une différence fondamentale avec le Maroc des années 1970 : à cette époque-là, les jeunes partaient et c’est eux qui ramenaient de l’argent à la maison. Maintenant, les parents continuent à payer les frais de séjour et des études de leurs enfants âgés de 30 ans et +. Par peur der se retrouver tous seuls où par manque de confiance en leurs enfants, les parents ne peuvent se résoudre à les laisser voler de leurs propres ailes. Ils veulent à tout prix, au sens propre et figuré, les amener à se construire selon un modèle rêvé qu’eux n’ont pas pu réaliser. Ces parents ont fait de leur enfant un accessoire, un objet, dans le sens où leur identité apparaîtra par l’intermédiaire de la valeur de celui-ci : « Voilà ce que j’aurais voulu être, mais je n’ai pas pu. Alors, je vais miser au maximum sur mon fils ou ma fille pour qu’il le devienne ».
Cette aspiration à un avenir meilleur pour la jeunesse marocaine, on l’a connue en Europe dans les années 60 et 70. Le résultat n’a pas été la déculturation dont vous parlez. Pourquoi cela arrive-t-il chez nous, aujourd’hui ?
Parce qu’en Europe, à ce temps-là, l’évolution des sciences et des technologies était moins rapide qu’aujourd’hui, il est vrai que l’école publique a atténué le poids de la culture de changement. Actuellement, il y a une inflation démesurée du savoir. En 2008, plus de 800 nouveaux produits sont apparus dans le seul domaine de la télévision. Auparavant, quand une découverte scientifique arrivait, on la respectait. Regardez les modèles de voiture d’autrefois : quand la 4L, la 2CV ou la DS sont apparues, on ne les trouvait pas nécessairement belles, et puis on s’est habitués. Chacune avait un dessin très particulier, avait son style, son utilité. Aujourd’hui, toutes les voitures se ressemblent, donc pas originales. En effet, quand les choses se ressemblent, l’identité ne peut être qu’impersonnelle et insignifiante, ne favorisant point la distinction sociale. Sans être dans une société collectiviste, les Marocains font tout de la même façon ; fort de constater qu’ils ne peuvent pas avoir une identité, une personnalité affirmée. Il va de soi que l’identité personnelle se construit dans un cadre de références culturelles et sociétales sur des valeurs, sur des expériences de la vie et des ambitions. On évolue dans une culture de masse où chacun personne pense et pratique le bonheur comme un objet matériel, un bonheur qui se paye et consommé en instantané toutefois il n’est ni conçu, ni désiré moins encore passionnément partagé.
Est-ce qu’on ne peut pas voir la chose de manière positive, se dire que ces personnes ont gagné ce qu’elles ont par leur travail et qu’elles sont des exemples de méritocratie ?
Il est normal que quelqu’un qui a beaucoup travaillé puisse jouir de ses biens. Et s’il peut donner envie aux autres de travailler davantage, d’espérer, de croire à la réussite, c’est parfait. Le Mal le Marocain (1)[1], c’est qu’on étale n’importe quoi et n’importe sa richesse où sans prendre en considération le mode et la condition de vie pénible des classes moyennes inférieures qui représentent la très grande majorité des habitants de ce pays. Ce qui explique par exemple, quand on voit quelqu’un passer au volant d’une berline, la première réaction va être de dire : « c’est un voleur, un corrompu ». Réaction primaire néanmoins elle peut être comprise de la part du citoyen marocain, du moment, où il n y a pas une transparence, une morale institutionnelle et une justice sociale. Le jour où le citoyen aura accès à une information publique lui permettant de vérifier que le propriétaire de la belle carrosse a gagné proprement son argent, de surcroit, il paye ses impôts…la perception de l’autre changera positivement.
Retrouve-t-on ce phénomène dans d’autres pays émergents ?
Certainement de manière très inquiétante et grossière. Peut-être moins en Afrique du Sud et au Brésil, où on est plus impliqué par trouver une harmonie entre la pluralité des identités culturelles. Par contre en Chine, et plus particulièrement dans les pays Arabes ; les Emirats du Golf, l’Egypte, l’Algérie, en tête du peloton, les bling bling prévalent un certain fétichisme de l'argent où on y retrouve les mêmes symptômes de pathologies de l’argent. Il est évident qu’une relation organique existe entre, d’une part, le phénomène de l’identité par l’objet et l’étalement des signes extérieurs de richesse, d’autre part, le déficit criant en culture politique et en démocratie.
Comment, selon vous, peut-on sortir de cette identité par l’objet ?
Il nous faut un projet de société, de nature politique. Qui dit politique, exige un apprentissage à la démocratie, à l’école, à l’entreprise, et également par l’intermédiaire des partis, des associations et des syndicats ... Comme on n’a rien de cela, on patauge au risque d’enfanter des démons. C’est clair, Je pense que le passage obligé est d’instituer dans un système libéral la formation et l’information de la culture politique, pour que chaque citoyen soit en mesure de faire choix tout en impliquant ensemble dans un grand et ambitieux projet de société. Il nous faut une révolution d’idées, de courants de pensée…une culture de changement et d’engagement. Pendant deux ou trois ans, le Maroc crée des forums, des espaces intelligents de dialogue, d’échanges et de propositions sur le vivre ensemble et le bien collectif. Attention, pas seulement avec des technocrates, des politicards et des responsables associatifs: il est capital d’aller vers le peuple et les différents groupes de croissance (jeunes, femmes..) les écouter, les considérer, les intéresser pour qu’ils s’engagent à travailler, à inventer une nouvelle société plus ouverte, plus tolérante, plus dynamique offrant les mêmes chances à tous et à toutes...afin que le Maroc intègre le cercle des nations heureuses.
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